Sacré bordel.

2 septembre 2012

Soir de fièvre

Publié par loila dans Non classé

« I’m walkin’ down that long, lonesome road, babe
Where I’m bound, I can’t tell
But goodbye’s too good a word, gal
So I’ll just say fare thee well
I ain’t sayin’ you treated me unkind
You could have done better but I don’t mind
You just kinda wasted my precious time
But don’t think twice, it’s all right
« 

Bob Dylan.

Les nuages ne semblaient faire qu’un avec l’océan qui frappait violemment les falaises. Serrés, grisâtres, étouffants, aucun morceau de ciel bleu ne ne semblaient pouvoir transpercer ce toit opaque.

J’avançais contre le vent. Contre mon gré, mes bottines s’enfonçant dans le sable humide. La pluie -cette pluie marine, salée, qui vous colle à la peau et vous poisse les lèvres – me caressait le visage tandis que j’essayais vainement de remonter mon k-way au dessus de mes oreilles. Je marchais les épaules courbées sous le poids du ciel, ne voyant que l’horizon. Lointain.

Elle devait encore dormir, entrelacée avec les draps, et ne s’était certainement même pas rendue compte de mon absence. Petite belette. Mes sens étaient aux aguets. L’odeur du sel, des algues, le goût du sable sur ma bouche collante. Le vent sifflait, agressif, à mes oreilles. Le poids de mon sac de toile, humide, augmentait, me sciant les épaules.

J’entends sans cesse sa voix entre les hurlements du vent « Marin ». J’enfonce profondément les doigts dans mes oreilles, je ferme les yeux contre le sable, m’enfouis le nez dans mon écharpe, continuant de marcher, tentant de priver mes sens de toute confrontation avec la réalité pour ne pas faire demi tour.

« Marin ». Étonnant surnom pour quelqu’un qui n’a jamais eu le courage de prendre la mer. Quelques escapades avec mon grand-père sur un radeau de fortune, il y a bien trente ans de cela. Mais je n’ai jamais navigué. Je ressemble à son imaginaire de voyageurs de l’océan, alors que je n’ai de ma vie qu’apprivoisé les rivages. Un tignasse de plus en plus grisonnante, une boucle d’oreille de jeunesse à l’oreille, et me voilà son commandant de bord. Je crois que je n’ai plus de prénom.

Je me suis abrité dans une petite cavité à quelques mètres au dessus du rivage, dans les falaises, où l’écume m’éclaboussait doucement le visage. Par beau temps, quand je peux distinguer les rochers, aujourd’hui recouverts par le houle enragée, au dessous de mes pieds, j’y grimpe pieds nus, fumer mon tabac brun dans le longues cigarettes ; retrouver le plaisir de la fumée en solitaire, celle que l’on avale en prenant le temps de peser le silence, de l’écouter attentivement. J’ai serré les genoux contre ma poitrine, pensé à un de ces voyages, de ceux que j’aurai voulu faire, et qu’aujourd’hui, à l’aube de mes quarante ans, je ne voyais qu’en utopie passagère. Quelque chose s’était détruit. Cette foi qui rendait mes utopies réalisables, au moins dans mes rêves.

« Tu ne veux pas l’emmener » susurrent mes pensées ingrates. Et si seulement ? Une autre vie, encore une, pour tout reconstruire, donner un coup de pied dans mon château de cartes et recommencer à bâtir les fondations. Dormir sur les routes, rencontrer des vieillards amochés et de jeunes anarchistes, des donneuses de joie, de grosses femmes prudes. Me saouler dans une de ces auberges, écouter un accordéoniste, le suivre un peu, le laisser ensuite. Faire rire des mômes, voir pleurer des tyrans, regoûter à la jouissance de quelques jours de jeûne, ne plus m’inquiéter pour elle. Brûler des prisons, saccager des drapeaux, chanter. Ne plus prendre soin d’elle. Errer dans des lieux inconnus, sanas conscience de l’heure ni du jour, sans carte ni compagnon de voyage. Faire jouir une inconnue contre le mur d’une chambre d’hôtel miteuse, sa jupe relevée, ses jambes autour de ma taille, ses mains dans mes cheveux, ma tête enfoncée dans la poitrine.

L’orage vient ; le tonnerre sonne de plus en plus près d’ici. Il va la réveiller, le salaud. Elle est sûrement terrorisée. Elle a si peur de la tempête. Tout comme elle a peur du noir. Quand les lumières s’éteignent, elle me trouve où que je sois, blottit son corps frêle contre le mien et j’entends son cœur battre la chamade. Alors je la porte, toujours serrée contre moi, dans notre modeste couche commune. Souvent, je m’allonge sur elle, et je lui fais l’amour lentement. Elle ne s’endort pas seule. Comme une enfant, qu’elle est encore tellement du haut de ses vingts années, je lui caresse les cheveux jusqu’à ce que de légers ronflements l’agitent. J’ai pris l’habitude de l’embrasser sur la joue à ce moment là. Si elle n’est pas vraiment emportée par le sommeil, ses yeux me lancent des éclairs, elle croit que je ne l’aime plus, et je dois l’embrasser de toute mon âme pour lui prouver le contraire.

Elle a tant de choses à vivre. Mais c’est se chercher des excuses. Je ne partirai pas par bon cœur, par pitié pour son âme amoureuse ; je partirai pour moi, pour embrasser les envies de fuite qui m’agitent si violemment, la plupart des nuits, tellement loin d’elle.

Je suis trempé. En séchant mes yeux, je descend prudemment de mon refuge. Il est encore tôt. J’ai décidé de suivre la côte sauvage, et j’ai marché de longues heures durant, pensant à la route qui m’attendrait pour partir d’ici. Fuir cet endroit vide, tellement plein de souvenirs qu’il ressemble à une carte postale jaunie, de celles qu’on garde des années et qu’on trimbale dans les déménagements, jusqu’à ce qu’on ait un beau jour l’immense courage de s’en débarrasser. Le lendemain, elle sera oubliée.

J’ai jeté un coup d’œil là-haut, tellement loin, où je crois apercevoir notre cabane (parce qu’il nous plaisait tellement de l’appeler comme ça.) J’ai pressée le pas. Effrayé qu’elle se réveille, qu’elle me rattrape, qu’elle me hurle une passion mutine que je ne peux plus porter en moi. Sa main sur ma nuque me brûlerait. Ses caresses me donneraient le vertige.

Cela faisait des années que je n’avais pas levé le pouce pour prendre la route. J’ai partagé le camion de jeunes routards pour quelques dizaines de kilomètres. On a mangé un morceau. Partagé une bouteille de vin bon marché, un aigre fromage de brebis. C’était délicieux.

Leurs yeux brillaient du virus du voyage, de l’imprévu. Je m’entretins particulièrement avec l’un d’entre eux, jeune et beau garçon aux longs cheveux blonds tressées, aux yeux d’un bleu profond, à la barbe de baroudeur. J’ai d’abord cru qu’il boirait mes paroles, assoiffé de vécu, partageant le même goulot qu’un homme à la peau tannée par les années et le vent du large. Mon paternalisme (que j’use avec elle aussi parfois, je crois) s’est vite fait la malle ; ils s’en foutaient. Ce sont eux qui avaient des choses à m’apprendre. Le jeune garçon me regardait tellement intensément que j’ai crains un moment d’apercevoir dans ses yeux de la méfiance, ou pire, de la pitié. Je n’avais pas croisé d’inconnus depuis tellement longtemps. Je crois que c’était juste de la sympathie.

Il était séduisant. Jeune. Il me faisait rire.

Il lui aurait certainement beaucoup plu.

Nous avons encore partagé une liqueur qui m’a retourné l’estomac. Je sentais le remous des vagues jusque dans mes tripes. Je tanguais sur le pont de mon existence. Je la voyais là, devant moi, s’asseoir à notre table de chêne – celle que j’avais fabriqué dans l’atelier de ma mère, lorsque j’étais adolescent- pour le petit déjeuner. Il se faisait déjà tard, elle devait être occupée ailleurs, mais c’était son moment, ce rite qui m’exaspérait autant qu’il me faisait sourire, c’est là que je la voyais lorsque je pensais à sa peau. Un rite qu’il ne fallait rompre à aucune seconde, au risque de gâcher sa journée (et la mienne, puisqu’elle s’enfermait alors dans une bulle d’acier trempé jusqu’au lendemain matin.)

Nettement, je la vois allumer le tourne disque et chantonner Boris Vian qu’elle connaît par cœur. Elle attache ses cheveux, laissant volontairement quelques mèches folles dépasser de son chignon de fortune. Puis elle enfile une robe de coton sur son corps nu. Pendant qu’elle faisait bouillir le café, je me devais d’être silencieux, Boris étant le seul homme qu’elle accepta d’entendre à ce moment. Elle préparait un festin et pouvait rester plus d’une heure à table, mettant à jour ses envies et ses doutes, remplissant son petit corps pour la journée puisqu’elle ne se nourrirait plus jusqu’au soir .

Ensuite, lorsqu’elle se lavait les mains en face de la fenêtre, souriant à la marée montante, je l’enlaçais de dos, doucement d’abord, plus fortement ensuite, jusqu’à la tenir prisonnière entre mes bras. Elle continuait de se savonner pendant que mes doigts lui caressaient la nuque et les épaules, je passais mon index le long de sa colonne vertébrale, je remontais détacher ses cheveux auburn qui tombaient doucement en boucle sur ses épaules. J’embrassais son cou, elle se retournait, m’embrassait à pleine bouche et nous faisions l’amour à même le sol.

Alors, je pouvais parler.

Le jeune homme s’est levé, ainsi que les autres. Ils m’ont serré la main.

- Bonne chance, Marin.

Mon corps se mit à trembler comme celui d’un vieillard. Qui m’appellera Marin désormais ? Quelle est mon identité ? Quel était mon véritable nom ? Et surtout, que signifie t-elle ?

Je n’ai eu qu’à retraverser la route pour qu’elle jeune couple me prenne en stop en sens inverse. La nuit tombait, elle n’allait pas pouvoir s’endormir. Il fallait que je sois là. Elle avait besoin de moi. Elle n’affronterait pas la nuit seule.

A chaque tempête, je disparaissais. Mais j’étais toujours là pour l’endormir, chaque fois repris par l’affection que je lui portais, me sentant nécessaire à sa survie.

Je suis rentrée. En pleine nuit. Trempé. J’avais évité la catastrophe.

Elle n’était pas dans les draps. Ni recroquevillée sur le canapé, attendant mon énième retour sans jamais me poser de questions. Elle n’était plus nulle part. J’ai ouvert la fenêtre. Je l’ai appelée. D’abord en hurlant, puis de plus en plus doucement, jusqu’à ce que la mer avale mes mots, que mes lèvres n’articulent qu’un silence désespéré. Je l’ai cherché des yeux, le long de la plage. A la lueur de la lune. La mer était agitée. Des éclairs rompaient le ciel. L’air me brûlait les yeux. Il allait falloir que je dorme, désormais. Seul. Si seul.

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